Débats continus sur la "Nation, identité" : version de M. Rocard 2009

Publié le par Agach occitan

POLITIQUE
L'identité nationale selon Rocard : "un débat imbécile"
Alors que s'ouvre le "grand débat sur l'identité nationale", Nouvelobs.com
donne la parole à Michel Rocard : "L'idée que l'identité nationale
fasse doute et qu'il faille en rediscuter me stupéfie", explique
l'ancien Premier ministre, car "la logique de fabrication de la France
se détruit si on la ferme". Interview.

Faut-il un débat sur l'identité nationale ?


Michel Rocard : - Cela ne m'inspire pas grand-chose de bon. La France est incontestablement l'un des pays occidentaux qui a la plus forte identité nationale.
Des individus comme Louis XIV, Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle
sont fortement créateurs de références identitaires. Et puis la France
a cette particularité d'être différente de tous les autres pays
d'Europe sur un point majeur. Mais cela nécessite de prendre le temps
de parcourir l'histoire.



Les grands empires qui sont apparus à travers le monde - en Amérique,
en Afrique, comme au Moyen-Orient ou en Asie - sont presque toujours
respectueux des identités linguistiques et religieuses des territoires
qu'ils absorbent. Mais nous avons en Europe une autre tradition,
beaucoup plus exigeante dans l'unification des territoires. C'est celle
des royaumes.
Nous n'avons pas d'empire qui réussit, mais huit ou neuf communautés
linguistiques et religieuses - linguistiques à titre principal- qui
vont créer des nations, chacune avec leurs rois ou leurs princes.
Pendant un millénaire et demi, elles devront se défendre les unes des
autres et construire une identité. C'est vrai du Portugal. C'est vrai aussi de l'Espagne, même s'il y a une petite difficulté linguistique avec la Catalogne et le Pays Basque. C'est vrai aussi de l'Angleterre et de la communauté néerlandophone, qui va prendre la forme des Provinces unies, les Pays-Bas. C'est vrai de la Pologne, c'est vrai aussi de la Hongrie et de la Russie.

Il y a deux retards dans la constitution des nations: l'Italie et l'Allemagne.
Mais tout de même l'Italie et l'Allemagne ont ces caractéristiques
d'être des communautés linguistiques, qui se donnent un peu après les
autres une structure d'Etat.



La France est un cas absolument unique. Une
petite zone militarisée - Ile-de-France, Val de Loire - va produire une
collectivité linguistique nationale. La langue française, c'est le Val
de Loire, son lieu de naissance. Cette communauté va se militariser à
outrance, parce qu'elle est petite et parce qu'elle est exposée dans
une zone de plaine. En conséquence, le royaume de France va se
développer en s'étendant militairement, bien au-delà
de sa communauté linguistique. La naissance de la France se réalise par
la conquête militaire d'au moins cinq cultures - j'appelle culture la
coïncidence entre une langue et un art de prier. Je veux parler de la
Bretagne, de l'Occitanie, de l'Alsace, d'une partie de la Flandre, de
la Corse, et puis de notre petit bout du Pays basque. Vous avez le
souvenir de la guerre des Albigeois ? Elle aurait fait entre 400 et
500.000 morts, avec les techniques militaires de l'époque - et la
gentillesse de Simon de Montfort. C'est la conquête par le Nord de tout
le Midi qui, au sud d'une ligne allant de Bordeaux à Grenoble, parlait
Occitan.



C'est ça, la France. Le pouvoir central est construit militairement, ce
n'est pas le produit d'une communauté. Tout cela est assez fabuleux et
donne à la France une identité très spécifique qui est beaucoup moins marquée par le droit du sang. Très tôt, il y a un sentiment national étonnant, par l'échange de souvenir d'événements.

La victoire de Philippe Auguste à Bouvines [en
1214, NDLR] permet une sorte de fierté nationale. Il a un peu du David
contre Goliath dans la bataille du petit royaume de France face à cette
immensité qui était en train de se confédérer, le Saint Empire romain
germanique. Et on a fait craquer l'empire.

Puis le moment de cristallisation nationale formidable, c'est la bataille de Valmy,
sous la Révolution [en 1792, NDLR]. Dans les troupes commandées par
Dumouriez, on évalue à moins de 20% ceux qui parlaient français.

Et ensuite arrive la IIIe République avec ses hussards noirs [les instituteurs, NDLR] qui imposent le français dans toutes les écoles.

Tout cela nous donne un art de vivre ensemble, parfois avec une assez
grande indifférence au droit du sang, et donc une majoration de l'identité de choix de culture et de volonté d'un destin commun,
largement façonné par la Révolution. Et tout cela est assez magnifique.
On a même fait vivre cette identité à la Martinique, à la Guadeloupe,
au Sénégal et à dans presque toutes nos colonies.



L'idée que tout cela fasse doute et qu'il faille en rediscuter me stupéfie.
Cela fait une identité absolument merveilleuse, dont il est vrai qu'on
la durcie quand on la prend comme Le Pen. Parce que Le Pen, au fond,
nie la réalité de l'adhésion à cette nation de gens qui y sont depuis
150 ans. Ma mère était Savoyarde. Ce qui veut dire que moi-même, je
dois d'être Français à un succès diplomatique de Napoléon III, tandis
que pour Le Pen, je suis un Rital.

Cela ne me fait pas plaisir de rouvrir la conversation. Je trouve ça complètement imbécile. Il faut bien voir que cette logique de fabrication de la France se détruit si on la ferme.
C'est une logique d'ouverture. La France se définit comme une sorte
d'orgueil permanent. Moi je suis protestant. Cela veut dire que mes
ancêtres sont considérés comme Français depuis ce jour mystérieux
d'août 1789 où l'Assemblée constituante a fait citoyens français
successivement les protestants, les juifs, les comédiens et les gens de
couleur.

Dans l'idée d'arrêter ce mouvement de générosité, il y a quelque chose
qui me choque. Parce qu'ouvrir le débat, c'est rechercher l'écriture
d'une formalisation instantanée de la description de ce qu'est
l'identité française. Or, elle a été dans l'histoire complètement
évolutive. Et après tout, si on décide que c'est à la date du 3 août
1789 que s'arrête la fabrication de la France, moi je cesse d'être
citoyen.



N'est-ce pas aussi la question de l'immigration qui est sous-entendue dans le débat sur l'identité française ?


- La France est depuis le milieu du XIXe une terre de dépression
démographique. Il y avait vers 1935-36 déjà 4,5 millions d'étrangers en
France. Et la presse de l'époque montre que certaines couches de la
population traitaient les immigrés - Italiens, Polonais, Belges…- comme
des chiens. La presse d'aujourd'hui n'ose pas, s'agissant des Arabes ou
des Noirs, reprendre le vocabulaire, les insultes et les présupposés
que colportait la France entre les deux guerres. Tous ces hommes sont
devenus citoyens français. La France est faite comme ça! Se poser le
problème de l'immigration, c'est se poser la question de la date à
laquelle s'arrête la bienvenue que nous avons souhaité à tous ceux qui
sont devenus Français en venant d'ailleurs, et qui sont aujourd'hui un
bon tiers, sinon la moitié, de notre population totale. Alors à partir
de quand on crache dessus ?



Exalter la France est une chose. Je me sens Français comme pas
possible. Je suis éperdument fier d'être par hasard né dans ce pays.
Mais je n'ai pas envie que la chance que cela représente soit fermée à
d'autres, au nom d'un sectarisme qui n'est pas dans notre histoire. Et
je crains beaucoup que le fait d'ouvrir le débat ne se traduise, comme
souvent en France, par une volonté de formaliser, de décrire et de
mettre dans des textes, ce qui va figer. C'est idiot… C'est idiot parce
que je n'ose pas caresser l'espoir que dans ce débat sur l'immigration,
la victoire aille à cette définition : la
France est la seule identité nationale au monde qui soit en définition
évolutive et constamment en train d'agglomérer de nouvelles
sensibilités et de nouvelles représentations linguistiques ou de
couleurs de peau.



C'est votre définition ?


- Oui. Absolument. En 1789, les Français secouent le joug de la
monarchie absolue. Les trois ordres se réunissent, ils écrivent la
déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, et il ne leur vient
pas à l'idée de n'écrire que pour eux. Ils écrivent pour le monde
entier. Les deux premiers mots sont "Les hommes",
sans distinction géographique, linguistique ou raciale. "Les Hommes
naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions
sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

C'est un trait culturel. Et toute idée que le cadeau de la France au
monde qu'est ce texte puisse être terni, par le fait qu'on donnerait
plus d'importante à certains hommes qui sont rassemblés dans l'hexagone
sur certains autres, c'est un attentat à la grandeur de la France.



Le débat sur l'identité nationale de la France est-il relancé à des buts électoralistes ?


- La perspective électoraliste ne peut pas être dissociée, c'est vrai.
Mais dès lors qu'on ouvre le débat, la perspective électoraliste
disparait. Il y a le sujet, et il y a ce qu'on va en faire. On pourrait
concevoir ce débat comme un simple enrichissement culturel pour chacun,
comme un inventaire des faits fondateurs. Si c'était pour reparler de
Bouvines, je trouverais cela très bien. On pourrait rigoler ensemble bu
baptême de Clovis.

Ma crainte, c'est qu'on mette des frontières là où il n'en faut pas.
C'est que parler de l'identité nationale nous convainque qu'il y a une
substance de plus, quelque chose de qualitativement différent, entre
ceux qui sont Français et ceux qui ne le seraient pas mais habiteraient
quand même notre territoire. C'est ça le risque. Car l'enjeu, c'est une
insertion décente de tous ces gens, comme nous l'avons toujours fait.



Propos de Michel Rocard recueillis par Baptiste Legrand

le lundi 2 novembre 2009 - Nouvelobs.com

Commenter cet article