La Provence éternelle Là où la vie prend un sens

Publié le par Agach occitan

Faute que l’on puisse proposer facilement la culture occitane, on voit dans le regard que portent sur nous les étrangers, que pour eux l'intégration à la France semble aller de soi.

Pour Julian BARNES " la vraie France est la Provence éternelle " c'est exactement le contraire de ce qu'a essayé de démontrer toute sa vie Frédéric MISTRAL, appartenir à un ensemble latin et montrer que nous sommes plus proches des Catalans, Aragonais ou Piémontais que des Bourguignons ou des Picards.

Sur le terme de Provence, il faut rappeler sa définition par MISTRAL en 1863 lors de l'édition des premiers statuts du félibrige :

 

Article proumié :

" Lou Felibrige es establi, pèr garda longo-mai à la Prouvènço sa lengo, sa coulour, sa liberta de gaubi, soun ounour naciounau e soun bèu rèng d'intelligènci, car, talo qu'es, la Prouvènço nous agrado . Entendèn pèr Prouvènço lou miejour de la Franço tout entié.

 

Notre tache est inlassablement de répéter aux habitants de l'ancien empire colonial français, mais aussi à ceux qui vivent à l'extérieur  de cet ensemble notre spécificité et la permanence de notre propre culture.

Dans cet ordre d'idée, il est de notre devoir de lutter contre des campagnes du style " Sud de France " campagne orchestrée par la région Languedoc Roussillon une idée de Georges FRECHE.

 

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Article de la revue« Courrier international » n° 1079 du 7 au 12 juillet 2011 (deux pages)

La Provence éternelle Là où la vie prend un sens

Le romancier Julian Barnes évoque l'amour d'un autre écrivain britannique, Ford Madox Ford, pour une Provence rebelle et poétique.

The Guardian (extraits) Londres

 

L'écrivain britannique Ford Madox Ford [1873-1939] considérait que Paris n'était pas la France. La vraie France était pour lui une région que la "France officielle" - celle du Nord, bureaucratique et centralisatrice - avait conquise plusieurs siècles auparavant et ten­tait depuis lors de soumettre : la Provence. L'at­tachement profond qu'il ressentait pour cette région lui venait de son père, Francis Hueffer, cri­tique musical au Times, qui avait publié un ouvrage sur les troubadours [The Troubadours : A History of Provencal Life and Literature in the Middle Ages, 1878]. Hueffer connaissait Frédéric Mistral (1830­1914), le poète à l'origine du renouveau de l'occi­tan qui, en 1854, avait créé avec six amis poètes le Félibrige et une académie pour codifier la langue occitane. L'amour que vouait Ford à la Provence a profondément marqué son existence. Pendant plusieurs années, il s'est régulièrement rendu dans le Sud avec sa compagne Stella Bowen, pre­nant le train de nuit à la gare de Lyon. Aujour­d'hui, le TGV met seulement trois heures pour rallier Avignon. A l'époque, il fallait compter dix heures et demie de voyage et l'arrivée se faisait autour de 8 heures du matin, avec les premiers rais de lumière et le Rhône "boueux et impérieux" en toile de fond. Dans son autobiographie, inti­tulée Drawn from Life [non traduit en français], Bowen fait preuve de lucidité, de rigueur et de générosité. Elle y analyse le sort que la Provence leur a jeté : "C'est à mon sens lié à la lumière et à la légèreté, au dépouillement et à la frugalité de la vie dans le Midi. Les rayons du soleil réfléchis par les tom­mettes rouges du plancher sur les murs blanchis à la chaux; les volets fermés et les fenêtres ouvertes; l'air si doux qu'on passe autant de temps à l'extérieur qu'à l'intérieur. La vie semble si simple que vous vous demandez comment vous avez pu un jour trouver qu'elle n'était que non-sens."

 

 

 

« La Provence est la seule région

qui possède les attributs essentiels

de la civilisation :

la frugalité et le sens artistique. »

 

La vie dans le sud de la France ne leur coûte pas cher, d'autant plus que Ford est un jardinier enthousiaste. Il cultive les légumes méditerra­néens - les aubergines, l'ail, les poivrons. Ford apprécie aussi les vins locaux. A une époque où ses concitoyens ne se servent de l'huile d'olive que pour soigner leurs maux d'oreilles, Stella Bowen découvre à Toulon un petit commerce d'huile d'olive où elle peut acheter toute une variété de crus, tous délicieux. Ford apprécie aussi le respect que lui témoignent les Français sim­plement parce qu'il est écrivain.

 

Propice aux pensées pures

Pour Ford, la Provence n'est pas seulement la Pro­vence, mais aussi l'absence du Nord, où se concen­trent selon lui la plupart des vices humains. Le Nord veut dire agression, architecture gothique, "cruautés sadiques et folles du Moyen Age" et "tor­ture de l'ennui et de l'indigestion". Contrairement au Nord, où tout est mauvais, dans le Sud tout est bon. Il est convaincu qu'on ne peut être "entier, tant physiquement que mentalement", sans intégrer une "bonne dose d'ail" à son alimentation. Si la Provence est propice aux pensées pures et aux actions morales, c'est, à son avis, "parce que les pommiers n'y fleurissent pas et qu'on n'y cultive pas de choux de Bruxelles".

Mais la Provence, ce n'est pas seulement la douceur de vivre et les bons produits. Au-delà des plaisirs superficiels, c'est aussi une région à l'his­toire riche et passionnante. La grande route com­merciale qui reliait la Chine à Venise et à Gênes et qui longeait ensuite les rives de la Méditerra­née prenait vers le nord à Marseille et traversait la Provence. Après Paris, elle suivait la Seine, traversait la Manche et longeait la côte sud de l'Angleterre jusqu'aux îles Scilly. Cette route com­merciale amenait avec elle la civilisation - ou, du moins, les attributs de la civilisation - et, pour Ford, "la Provence est la seule région adaptée au séjour d'un homme respectable sur la grande route commerciale". De tous les villages de Provence, Tarascon est son préféré.

En quoi consiste la civilisation qu'incarne la Provence ? Dans A Mirror to France [non traduit en français], Ford nous offre cette réponse : "La générosité chevaleresque, la frugalité, la pureté de pensée et le sens artistique sont les attributs essentiels d'une civilisation. Si la civilisation blanche européenne a su démontrer ces qualités pendant la période d'avant-guerre, ces dernières nous venaient du sud de la France, des rives de la Méditerranée, où ont pros­péré les comtes de Toulouse, les oliviers, le mistral, la tradition du roman, Bertran de Born, les cours de l'amour et la seule hérésie aimable que je connaisse."

Ces références renvoient à une période de l'Histoire comprise entre le XII° et le XV° siècle. L ' "aimable" hérésie dont parle Ford est celle des albigeois, dont la piété et la vertu (ainsi que la doctrine manichéenne) ont causé leur perte. Entre 1208 et 1218, ils ont en effet été la cible d'une croisade proclamée par le pape et menée avec cruauté par Simon de Montfort. Au cours des siècles suivants, cette période de l'Histoire - avec sestournois, sa galanterie, son amour courtois et ses sages dirigeants capables d'offrir paix et satis­faction à leurs sujets - a fini par symboliser dans les esprits la France du bon vieux temps.

 

Un état d'esprit fantasque

La Provence n'est pas seulement une terre dorée. Même conquis, ses habitants sont demeurés tenaces et agressifs. En dépit de l'interdiction de son usage officiel décrétée par Louis XI, Fran­çois Ier et Louis XIV, l'occitan a survécu pendant des siècles, avant d'être revitalisé et rendu offi­ciel par le Félibrige. Et, même si la France était "le premier produit de masse des nations modernes", la Provence, même écrasée et soumise, a réussi à influencer la culture dominante. La Provence n'est pas seulement une région, c'est aussi un état d'esprit - indulgent, fantasque, crédule - qui a fini par déteindre sur les habitants du Nord en dépit de leur sévérité et de leur pragmatisme.

La Provence de Ford est un monde perdu idéal, un berceau de la civilisation auquel il fait maintes fois référence dans ses écrits. Au-delà du passé et du présent, elle comporte également une promesse d'avenir. Dans Provence(1935) [non tra­duit en français], Ford exige d'être considéré non pas comme un moraliste ou un historien, mais "simplement comme un prophète". La civilisation "se dirige vers sa fin en titubant" et il souhaite démontrer "ce qu'il adviendra si elle ne prend pas pour modèle la Provence du XIII° siècle". Pendant la Première Guerre mondiale, Ford a servi comme officier de transport et a été intoxiqué par les gaz de combat ; il a par ailleurs passé les vingt der­nières années de sa vie (avant sa mort, en 1939) à observer l'incroyable arrogance des représen­tants des nations et des idéologies de l'ensemble de l'Europe. Il était contre le nationalisme sans cervelle, la violence, la standardisation transna­tionale, la mécanisation et la plupart des agisse­ments des financiers.

Etant aussi un écrivain et un citoyen du monde, il se demandait comment ce citoyen survivrait à la catastrophe qui se préparait. Com­ment apprivoiser la brute humaine ? Certaine­ment pas en regroupant les hommes au sein de communautés plus vastes, en adhérant à des idéo­logies ou en faisant disparaître les langues régio­nales et l'individualisme. Peut-être vaudrait-il mieux faire un retour aux sources, vivre au sein de plus petites communautés et apprendre à échapper aux clameurs hystériques des gangs et des groupes. C'était le genre de vie que Ford avait imaginé - et qu'il a trouvé en Provence.

Julian Barns

 

Publié dans Reflexion

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